Clément Bérini

Artiste, éducateur, leader

Texte non publié de Lise B. L. Goulet, conçu et rédigé dans le cadre du cours Histoire de l’Ontario français donné par Monsieur Paul-François Sylvestre à l’automne 2011 au Campus du Collège Boréal à Toronto.

Introduction

 

« Clément Bérini a choisi de faire carrière comme artiste dans le Nord de l’Ontario, une région où les ressources qui s’offraient à lui étaient limitées. Au prix d’efforts considérables, il est parvenu à produire une œuvre digne d’intérêt critique et il est devenu un modèle pour d’autres aspirants artistes du Nord. » (Spadafore : 2000 : p. 9)

 

Clément Bérini, pour ceux et celles, qui l’ont connu était un original, un mentor attentionné et un artiste passionné. Ingénieux et curieux, son parcours fut riche en rebondissements même s’il habitait une petite ville dans la forêt boréale du nord de l’Ontario. Sa présence dynamique, son humour de tous les moments, sa vision d’un monde meilleur grâce au travail de collaboration et son infatigable énergie au travail de création font de lui une personnalité inoubliable. Nombreuses furent les personnes pour qui il fut un modèle « accessible » pour reprendre le jargon pédagogique actuel, c’est-à-dire un mentor bienveillant, tout à fait lui-même, terre à terre et accueillant de l’autre. Il était curieux, possédait un bon sens de l’humour et parlait rarement de lui-même. Porté à la réflexion et à la contemplation, à la revendication et à l’argumentation l’art, selon lui, était de l’art uniquement si le produit et le processus qui l’avait conçu menait à l’expression personnelle. Et l’expression personnelle était la voie vers l’accomplissement de l’être.

« Que ce soit en tant qu’artiste, enseignant ou animateur, Bérini a cherché à évoluer au plan personnel et à contribuer à la société dans tout ce qu’il entreprenait. L’estime que continuent à lui témoigner tous ceux qui l’ont connu nous fournit toute la mesure de sa réussite. » (Ibid : p. 41)

 

Œuvre de l’artiste

Clément Bérini (1930-1996) se démarque de l’ensemble des artistes du nord de l’Ontario parce qu’il avait, dans les années 1950, reçu une formation académique d’un maître lui-même formé à l’Académie royale des arts de Rome. En effet, Alphonse Lespérance, né d’une modeste famille italienne de Montréal, fut le maître à penser de Clément Bérini.

 

À l’instar des grandes révolutions sociales et esthétiques qui secouaient Montréal dans les années 1940 et 1950, Bérini marchait dans le sillage de son maître dont la manière académique le maintint longtemps à l’écart de l’avant-garde artistique. Le style de maturité de Clément Bérini « incarne une odyssée spirituelle qui l’a happé dans sa jeunesse » (ibid : p. 9) et l’imagerie religieuse des débuts, inspirée de la Renaissance et de la tradition gréco-romaine, bien que prépondérante, fut délaissée au cours des années 1960 et 1970 sans pour autant mettre de côté le langage figuratif qui lui donnait forme.

 

Durant les années 1960, le jeune artiste découvre Georges Rouault et, avec lui, l’art moderne. Impressionné par le pathos qui se dégage de l’œuvre de cet artiste, Bérini se rend à l’évidence du potentiel du seul langage visuel à l’expressivité, finalité qu’il recherchait. Mais, délaisser la représentation littérale du sujet ne fût pas sans combat intérieur. Et le défi fut tellement grand que Bérini décida finalement de « conserver la forme tout en la transcendant » (ibid : p. 10).

 

Pour ce faire, l’influence du Der Blaue Reiter fut déterminante sur le plan de la couleur et celles des orphistes et des synchronistes encore plus. Imprégnée de leurs sciences, l’œuvre de Bérini se libéra progressivement des contraintes du réalisme pour s’actualiser dans une symphonie diaphane du pigment tout en révélant une image stylisée, « calme et sublimée » (ibid : p. 10), symbolique du spirituel et bien loin des préoccupations socio-politiques et esthétiques de la fin du millénaire.

 

L’œuvre de Bérini est picturale (peinture à l’huile) mais le travail à trois dimensions fait aussi partie de son répertoire. Le mural, les métiers d’arts, le travail graphique et celui d’architecture marquent, à un moment ou à un autre, le parcours de l’artiste. Les points de repères de l’artiste étaient multiples, il avait une impressionnante collection de livres d’arts et de diapositives provenant des collections des nombreux musées qu’il avait visités.

 

Son œuvre orne les murs de divers lieux publics (p. ex., à Timmins : École secondaire Thériault, Hôpital régional de Timmins, restaurant L’Armise, Centre culturel La Ronde) et la demeure de particuliers en Ontario et au Québec.

 

Notes biographiques

Clément Joseph Bérini naquit à Timmins le 25 février 1930 de Blanche Gauthier et de Joseph Berini. Sa mère était une canadienne-française native de Buckingham qui, avec tant d’autres, avait entrepris l’exode vers le Nouvel-Ontario, terre promise au tournant du XXe siècle. Comme enseignante elle avait appris à gérer les conditions de travail sous le Règlement 17, affront à la population francophone de l’Ontario, sans pour autant en accepter le concept. Le père de l’artiste, lui, était natif de Taino, un petit village tout près de Vérone dans la province de Côme en Italie. Depuis son départ de Fort William (aujourd’hui Thunder Bay), ville située au lac Supérieur où sa famille s’était établie dès son arrivée au Canada en 1888, Joseph avait acquit une solide expérience du travail de mineur après quoi il s’était lancé dans l’exploitation minière. Par la suite, il fut copropriétaire du « Timmin’s Garage » et, par après, propriétaire d’un commerce de vulcanisation qui deviendra florissant. Les parents de l’artiste se sont rencontrés à Timmins : ce couple sérieux et mature dont le mariage qualifié d’exogame aujourd’hui eut six enfants : Thérèse, Jean-Paul, Marcelle, Moïse, Clément, Jean-Charles.

 

Clément Bérini est donc issu d’une famille aisée, profondément catholique où l’on parle le français et l’anglais. Le père de l’artiste était issu d’une famille de la petite noblesse qui, appauvrie par la guerre, s’était vue forcée de trouver un avenir meilleur au Canada. Mais le contexte étant ce qu’il était à l’époque, le jeune Joseph s’était rapidement assimilé à la culture dominante de son pays et province d’adoption et ne parlait que l’anglais rendu à l’âge adulte. Toutefois, lorsque vint le temps de la scolarisation de ses propres enfants il les envoya tous à l’école de langue française alors subventionnée par le gouvernement jusqu’en 8e année à Timmins. Ce n’était toutefois pas le cas pour les études secondaires, en effet, « le high school » n’était offert qu’en anglais en Ontario. C’est ainsi que tous les enfants Bérini ont poursuivi leurs études dans des pensionnats en Ontario ou au Québec. Clément fut envoyé à Ottawa au Juniorat du Sacré-Cœur. C’est là qu’il « s’éveille à l’art, à la fois dans sa dimension pratique et esthétique [en plus d’absorber] un sens de la justice sociale et de l’engagement envers la collectivité [que les oblats,] missionnaires au service des défavorisés » (ibid : p. 12) inculqueront à leurs élèves. Une leçon qui, nous le verront, fera son chemin auprès de l’adolescent, du jeune adulte et de l’homme qu’il deviendra.

 

Années de formation

En 1945, Clément Bérini se rend à Ottawa pour commencer son cours classique au Juniorat du Sacré-Coeur où Bérini lui-même dit : j’ai « été influencé par l’art associé à l’histoire ancienne, aux classes de latin et de grec, et j’ai commencé à assimiler la beauté au style naturaliste de l’art de la Grèce classique et de la Renaissance » (Spadafore : 1988 : p. 36). Mais, bientôt, la trop stricte discipline de l’école et son désir grandissant pour les arts l’amène à demander la permission à ses parents de s’installer à Montréal pour y poursuivre des études en beaux-arts. Bien que réticents à l’idée, ses parents lui accordent la permission et, en septembre 1947, l’aspirant-artiste se rend à Montréal où il s’inscrit au Studio Salette : il a 17 ans.

 

Salette, le maître, était diplômé de l’Académie de Lyon et employait des artistes pour donner des cours à son école, notamment Alphonse Lespérance, nouvellement arrivé de Rome où ce dernier avait passé dix ans à se former à l’art de la restauration auprès des artistes du Vatican qui enseignaient à l’Académie royale de Rome. Il s’était aussi spécialisé dans l’art du portrait et de la nature morte auprès d’artistes de marque. Il est à noter que précédemment à 1935, date du départ de Lespérance pour l’Italie, le futur maître de l’aspirant-artiste avait pendant un an pris des cours à l’École des Beaux-Arts de Montréal auprès de Charles Maillard. Ce dernier, ennemi de l’art de l’avant-garde, influença Lespérance à cette prise de position esthétique que, par ricochet, Clément Bérini adopta.

 

C’est donc avec confiance que Bérini entra au studio Stile Romano nouvellement créé par Lespérance l’année suivante (1948), ce qui l’amena éventuellement à faire sien un style de peinture dont il ne se départira qu’à grand renfort d’expérimentation et d’un certain tourment vingt ans plus tard. Pendant deux ans l’aspirant-artiste se prêta au travail « de la composition, [de] la théorie de la couleur et [au] … dessin de figures » (Spadafore : 2000 : p. 15) ainsi qu’au portrait et à la nature morte, genres dans lesquels Lespérance excellait.

 

À l’automne 1950, Bérini retourne à Montréal pour devenir l’apprenti de son maître qui vient d’ouvrir un commerce de restauration d’églises. Tout comme le veut la tradition de « l’apprenti » au Moyen âge, Clément Bérini habitera chez son maître et il renouera, par le fait même, avec la culture de ses ancêtres paternels. Car, chez Lespérance, on parle le français et l’italien. Il fera partie de la famille pendant les quatre prochaines années et maintiendra des liens de profonde amitié avec elle jusqu’à sa mort.

 

Pendant quatre ans donc, « il reçoit une formation technique intensive : il apprend à dessiner et à préparer les patrons, à mélanger et à assortir les couleurs, à dorer et marbrer les surfaces et à restaurer des objets de bois et de marbre. » (Ibid : p 18)

À la fin de cette formation, le Ministère de Travail du Québec lui décerne le diplôme confirmant l’acquisition de ses compétences. L’année suivante, en 1955, il devient le contremaître de Lespérance où la supervision des travaux de restauration et des travailleurs, ainsi que la réalisation d’une partie de ces travaux, la négociation des contrats et des budgets avec les clients occupent le plus clair de son temps, des habiletés qui seront de solides atouts sa vie durant. Les contrats de travail sont pour la plupart acquis au Québec et quelques uns en Ontario.

 

Entre contrats de travail, l’artiste retourne à Timmins où il partage son temps entre la maison familiale et une cabane de fortune qu’il a construite sur une terre achetée par son père non loin de Nighthawk Lake. Le débroussaillage annuel, l’entretient d’un jardin, la peinture pour lui-même (portraits, thèmes reliés à la vie de bohème, nature mortes) et quelques commandes (p. ex., paire de tableaux commémoratifs des martyres jésuites massacrés en Huronie en 1649 commandée par le père Breen, pasteur de l’église des Saints-Martyres-Canadiens à Iroquois Falls), occupent son temps.

 

Loin de la vitalité de la métropole, Bérini combat l’isolement en s’intégrant à la troupe de théâtre locale dirigée par Vita et Cecil Linder et pour laquelle il réalise des décors de scène. Il assiste aux concerts des Jeunesses musicales, Bérini fut d’ailleurs mélomane de musique classique toute sa vie durant. L’artiste offre aussi ses services au Dante Club où sont organisés des événements culturels pour la communauté italienne. Plus tard, Clément s’occupera des décors de l’Orchestre symphonique de Timmins qui, annuellement, organise un grand concert. Le travail se fera avec plusieurs bénévoles et deviendra, de 1987 à 1994, une activité artistique de collaboration récurrente. Il offrira aussi ses services à la Cathédrale Saint-Antoine, où, un comité de bénévoles appuyé par l’artiste se rencontre de façon hebdomadaire pour préparer les bannières de la semaine. C’est donc très tôt et jusqu’à la fin de sa vie que Bérini s’implique dans la communauté pour faire, dans la plupart des cas, don de son expertise et de son leadership.

 

Années de recherche et d’expérimentation

L’aventure montréalaise tire à sa fin car, en 1960, devant la compétition à laquelle il est confronté, Lespérance ferme boutique. Bérini ne sait trop ce qui l’attend. Une tragédie survenue dans la famille de sa sœur, Marcelle, le conduit aussitôt à Ottawa où, pendant un an, il lui fournira l’appui nécessaire pour se remettre de l’accident de travail qui coûta la vie à son mari Armand Goulet. Marcelle décide de garder la maison nouvellement achetée et Clément la transforme en maison à revenus : il orne plusieurs murs de l’appartement principal de ses paysages et de motifs décoratifs tels qu’il les réalisait dans les églises.

 

En 1963, J. Conrad Lavigne, lui offre le poste de directeur artistique à CFCL Television que ce jeune entrepreneur, qui gagnera en stature au fil des ans, avait ouvert en 1956 à Timmins. Le milieu de travail dans lequel se retrouve Bérini ressemble à bien des égards à celui connu dans la décennie précédente. En effet, « … ses responsabilités consistent à superviser les assistants, à créer la signature graphique de la station et à faire du graphisme publicitaire, à concevoir des accessoires pour les émissions et les bulletins de nouvelles et à produire des effets spéciaux. » (Ibid : p. 22)

Dans une entreprise qui en était à ses débuts et dont le budget était limité, les habiletés acquises par Bérini furent largement mises à profit. De plus, ce milieu de travail donnait, dans une certaine mesure, libre cours à la nature inventive et créative de l’artiste, ce qu’il appréciait.

 

Dans ses temps libres, l’artiste cherche une manière de peindre pouvant répondre à son besoin d’expression personnelle. Il continue dans la même lignée des portraits et de la nature morte en y ajoutant le paysage. Vers la fin des années 1960 il se tourne vers le langage non figuratif, dont l’expérimentation lui confirmera qu’il est, premièrement et avant tout, un peintre figuratif.

 

 

« Boom » culturel en Ontario français

Lorsque Bérini perd subitement son travail à CFCL au début des années 1970 cela coïncide avec l’essor culturel en Ontario français et le début, quelques années plus tôt, de la création d’une série de centres culturels à travers la province. Le bureau des affaires francophones du Conseil des arts de l’Ontario (CAO) avait été mis sur pied et l’un de ses agents, subventionne In-Média-Opération-Ressources, un programme de formation d’animateurs culturels. Bérini suit cette formation dont le but était d’enseigner diverses techniques à des artistes locaux qui, à leur tour, formeraient les membres de leurs communautés.

 

Les fondateurs du Centre culturel La Ronde, dont la vision était d’en faire un point de contact pour les francophones de Timmins correspondait à celle de Bérini en ce sens que ce dernier rêvait de créer une communauté artistique qui, par l’entremise de la vente de ses produits à la boutique-galerie en assurerait la vitalité tout en encrant l’apport des artistes au centre. Lorsque Bérini est embauché comme coordonnateur, il organise l’installation des ateliers et sélectionne des animateurs qui dispenseront un enseignement de qualité à toute la communauté, jeunes et moins jeunes. Celle-ci s’inscrit aux ateliers (poterie, tissage, sculpture, peinture). L’enthousiasme va débordant et, bientôt, « … Action Jeunessse, un programme où des adolescents enseignent à des enfants sous la supervision d’adultes formés par Bérini … » (ibid : p. 25), voit le jour. Sur une période de trois ans plus de 200 jeunes sont initiés à cinq disciplines artistiques à chaque été.

 

La Ronde devient aussi un milieu de rencontre et de travail bénévole autour d’un projet de décoration initié par Bérini pour enjoliver les salles de rencontres. D’énormes panneaux décoratifs représentent les activités de la ville et le travail se faisant dans la bonne humeur, les quolibets et les discussions plus sérieuses rallient rapidement la communauté autour du centre culturel.

 

L’artiste, revigoré par le travail auprès de la communauté francophone est donc énormément désillusionné lorsque, quelques années après, la direction du centre commence à exercer un contrôle grandissant sur l’accès aux ateliers. Alors que les artistes y travaillaient le jour comme tard dans la nuit, on se met à verrouiller les portes selon un régime incompatible avec le style de vie et de travail des artistes. Ces derniers quittent progressivement le centre et, éventuellement, on démantèle les ateliers. L’incompréhension de la direction et la faillite inévitable qu’elle occasionna au projet d’une communauté artistique forte et engagée autour de La Ronde demeurera, chez Bérini, source de grande amertume.

 

Des Galeries Éducatives à BRAVO

Du milieu des années 1970 jusqu’à la fin des années 1980 Bérini partage son temps entre l’enseignement et l’élaboration d’une œuvre de maturité. Il enseigne les arts visuels à l’École secondaire Thériault et il continue de donner des cours privés dans son atelier et pour Northern College dans les communautés environnantes. Il voyage, visite les grandes collections européennes, réfléchis, expérimente et découvre une voie plastique dans laquelle s’engager. Son voyage en Allemagne en 1974 où il voit les œuvres des groupes Die Brücke et Der Blaue Reiter ainsi que les tableaux d’inspiration cubistes de Franz Marc et de Lionel Feininger est déterminant. Plus tard, en 1978, l’analyse du catalogue de l’exposition Synchronism and American Color Abstraction, exposition présentée au Whitney Museum de New York complète sa recherche. En effet, c’est à la fin des années 1970 que « le style auparavant naturaliste de Bérini a entièrement fait place à l’abstraction » (ibid : p. 30).

 

L’artiste s’engage dans le comité organisateur de la galerie éducative de l’École secondaire Thériault. Ce projet subventionné par le Bureau des affaires francophones du CAO, puisqu’il est unique aux francophones, est destiné aux élèves des écoles secondaires et était né, en 1975, d’une idée de Louise Latrémouille et Jean-Claude Bergeron, enseignants d’arts visuels à l’École secondaire De la Salle à Ottawa. « Le projet […] consiste à faire venir des artistes francophones dans les écoles pour qu’ils présentent, exposent et vendent leurs œuvres ». (Ibid : p. 27) Dans son ensemble, le projet renforce l’exigence d’une production cohérente et de calibre de la part des artistes et, plus spécifiquement sur le territoire, il bâtit la capacité pour l’organisation et la gestion d’expositions.

 

Dans les communautés isolées du nord et du sud de l’Ontario ainsi que dans l’est ontarien (p. ex., École secondaire Algonquin de North Bay, École secondaire Confédération de Welland, École secondaire régionale de Hawkesbury), le projet gagne en popularité. Du côté des élèves, ceux-ci sont exposés à de nombreuses pratiques artistiques tout en côtoyant une variété d’artistes à chaque année de leurs études secondaires. Et pour la communauté, cela permettait non seulement de l’exposer à l’art contemporain et actuel de la francophonie, surtout ontarienne, mais avait aussi l’avantage de susciter et de mousser, par l’entremise de la consommation du produit artistique, l’idée et l’habitude de la collection.

 

Clément Bérini se prépara à exposer dans le cadre de la Galerie Éducative de l’École secondaire Thériault et c’est en novembre 1980 qu’il présente son premier ensemble d’œuvres « dans son nouveau style prismatique » (ibid : p. 32) au grand public. Le succès est immédiat : l’exposition attendue par la communauté est présentée sous forme de thèmes dont ceux de la musique et du voilier. Il participera au projet en 1982 et poursuivra sa carrière entre expositions collectives et expositions solo un peu partout en province mais surtout dans le nord de l’Ontario (p. ex., Ontario North Now Pavilion à Toronto 1982-85, École secondaire Louis-Riel à Gloucester en 1985, Musée de Timmins : Centre national d’exposition en 1982 et 1989, Galerie Emma Cotti à Iroquois Falls en 1992).

 

À partir des années 1980 et jusqu’à sa mort, il réalisera de grands projets collectifs avec les élèves d’abord dans le cadre du programme Artistes créateurs dans les écoles, programme du CAO (p. ex., École secondaire André-Laurendeau à Ottawa c. 1983 et Louis-Riel à Gloucester c. 1984). Il acceptera quelques invitations d’autres écoles et communautés, projets qui seront financés en partie ou non par le CAO (p. ex., Centre culturel Louis-Hémon en 1988, École primaire Jeanne-d’Arc à Fauquier et École secondaire Thériault en 1995).

 

En 1986, lors de la Nuit sur l’Étang, on rend hommage à la contribution de Clément Bérini. Il reçoit le prestigieux Prix du Nouvel-Ontario, « … une distinction décernée chaque année à une personne qui s’est signalée dans le domaine des arts. L’hommage souligne la qualité de la production artistique de Bérini ainsi que son engagement et son dévouement à l’égard de la communauté artistique francophone. (Ibid : p. 33)

 

Perspective Huit, un groupe multidisciplinaire fondé en 1988 dans le nord de l’Ontario est composé de jeunes artistes visuels, de poètes et de chansonniers qui pratiquent, entre autres, l’art de la performance. Bérini, toujours prêt à appuyer de nouvelles initiatives et en particulier celles de la relève se joint au groupe mais se fait discret devant ce mode d’expression qui n’est pas le sien. Bérini assiste à toutes les présentations publiques du groupe dont les membres « … se produisent dans les centres commerciaux, créent des sculptures à partir d’objets trouvés dans une mine de Kirkland Lake et organisent des expositions-performances dans des restaurants de Kapuskasing et de Hearst.» (Ibid : p. 36)

Ainsi, le groupe rejoint un grand public plutôt que celui restreint des événements d’exposition organisés en galerie et il se démarque des enjeux esthétiques habituels au profit de préoccupations sociales à dénoncer ou à promouvoir.

 

À la fin des années 1980, le réseau des Galeries Éducatives était maintenant chapeauté par Pro-Arts, un « … qui œuvre bénévolement au service des artistes francophones depuis six ans … » (ibid : p. 36). Lorsque Pro-Arts se dissous pour laisser place à la création du Bureau des Regroupements des Artistes Visuels de l’Ontario (BRAVO) à l’automne de 1991, une page est tournée dans la façon dont les artistes francophones de l’Ontario s’organiseront. Et le travail pionnier du réseau des Galeries Éducatives et de Pro-Arts aura, pour une large part, contribué à l’envol de BRAVO. En effet, ces deux entités avaient ouvert la porte vers le possible d’une communauté artistique forte et engagée en Ontario français dès 1975.

 

Prise de position et revendication dans les arts

Une quarantaine de délégués dont Clément Bérini font partie de l’assemblée de fondation de BRAVO à Toronto en novembre 1991. Cet organisme de services aux arts (Organisme non gouvernemental – ONG) en matière de promotion et de diffusion est organisé en quatre filiales ou bureau régionaux : le nord, le centre-nord, le sud-est et l’est. Chaque filiale a la responsabilité d’encourager des artistes de sa localité à se joindre au groupe et de se mobiliser sur les plans de la promotion et de la diffusion.

 

Clément Bérini n’est pas président de BRAVO-Nord mais il en est certainement le mentor et la « … figure de proue … » (ibid : p. 37) et c’est en 1992, que la filiale décide d’entreprendre un projet de formation-promotion-collecte de fonds : un portfolio composé d’œuvres des membres de BRAVO-Nord, sous forme de sérigraphies, sera réalisé et vendu à partir de la galerie de l’École secondaire Thériault. Normand Fortin de Kapuskasing est embauché pour donner la formation en sérigraphie et les ateliers de La Ronde sont réservés pour le travail de création. Le tirage des œuvres est arrêté à soixante-quinze et huit artistes décident de participer au projet.

 

Lorsque les octrois gouvernementaux dans les arts commencent à tarir au début des années 1990, les artistes seront poussés à protester et Bérini se joindra aux revendications. En 1991, le ministre de la Culture et des Communications de l’Ontario, Rosario Marchese, met sur pied un groupe d’étude pour faire « … le point sur la culture franco-ontarienne et formule[r] des recommandations pour assurer son avenir. » (Ibid : p. 38) Bérini accepte de siéger au comité présidé par Yolande Grisé. Le rapport sera intitulé : RSVP! Clefs en main.

 

Les dernières années de Clément Bérini seront tout aussi fructueuses que les précédentes et, bien qu’il commence à ressentir les affres de l’âge, il persiste et accepte, avec Maurice Gaudreault et Colette Jacques (artistes membres de BRAVO-Nord), un projet de la Ville de Timmins qui consiste à créer des objets pour donner plus d’intérêt aux galeries d’une mine d’or devenue sous peu attraction touristique. Il s’inscrit à des cours de céramique à Northern College où il réalise une série de pièces sur le thème du requiem. Il poursuit son travail communautaire et éducatif dans les écoles. Il prépare son exposition, sa dernière, intitulée Les orgues de la Saint-Sylvestre pour la Galerie Emma Cotti à Iroquois Falls : les œuvres sont réalisées sur des portes qui seront suspendues du plafond sous forme d’installation. Il explique au journaliste Dave Hunt que :

« Ces œuvres sont un retour à l’époque où je restaurais des églises. Il n’était pas rare qu’au même moment où nous exécutions nos rénovations, des travaux aient lieu sur l’orgue, et nous nous retrouvions alors entourés d’une mer de tuyaux. » (Ibid : p. 38-39)

C’est ainsi que l’œuvre de Clément Bérini s’achève, à la fois par un retour aux sources et un nouveau départ puisque cette façon de présenter des œuvres, cette installation, se démarquait de toutes les expositions qu’il avait jusque-là réalisées.

 

Finalement, son souci d’engager la communauté par le travail de collaboration et son soutien indéfectible pour la jeunesse et la relève font de Clément Bérini une personnalité de stature : pour reprendre le langage pédagogique du Ministère de l’Éducation en matière d’approche culturelle de l’enseignement, Clément Bérini est bel et bien un « … référent culturel [incontournable de l’Ontario français et un, pour ne pas dire le,] … repère culturel … » (Ministère de l’Éducation : 2009 : p. 24) de tous ceux qui l’ont connu.

 

Conclusion

Clément Bérini se sera renouvelé jusqu’à son dernier souffle en effet, il passe du tableau de chevalet à l’installation à l’âge de soixante-deux ans. Son parcours du naturalisme à l’abstraction ne fut pas sans heurts ni tourments mais, à force de recherche et de travail, il élabora un langage esthétique qui l’affranchi du réalisme et fit basculer son œuvre dans le créneau de l’innovation. Ses images diaphanes et stylisées, calmes et sublimées sont uniques et le résultat d’une solide formation, d’une rigueur de la pratique et du désir de s’accomplir par l’art. Par ailleurs, Clément Bérini est aussi le produit d’une éducation francophone engagée tant sur le plan de la langue que sur le plan social : il sera de toutes les initiatives qui favoriseront et revendiqueront l’essor de la culture, de la langue et des arts en Ontario français. Dans sa propre communauté, il sera l’animateur dynamique, l’éducateur bien informé et le mentor bienveillant. L’énergie et la passion déployée dans tout ce qu’il entreprenait, l’accueil de l’autre et le soin qu’il mettait à son travail d’éducateur en font un modèle non seulement accessible mais aussi, bien aimé de son entourage. Tout aussi apprécié par la communauté anglophone qui l’entourait et avec qui il a travaillé et collaboré, le modèle du couple exogame que formaient ses parents y fut pour beaucoup. En effet, habitué aux deux langues officielles et à deux cultures, il ne les aura jamais reniées mais, plutôt, célébrées. Artiste, éducateur, leader voilà qui était Clément Bérini.

 

 

Bibliographie

Ouvrages manuscrits consultés et cités :

 

Ministère de l’Éducation. (2009). Une approche culturelle de l’enseignement pour l’appropriation de la culture dans les écoles de langue française de l’Ontario. Cadre d’orientation et d’intervention. Imprimeur de la Reine pour l’Ontario. Toronto. 81 pages.

 

Spadafore. Anita, L. (1988). Synchromies in Yellow, Blue and Violet: an interview with Clément Bérini dans Northward Journal. No 45. Page 36.

 

Spadafore. Anita, L. (2000). A Spiritual Odyssey / Une Odyssée spirituelle. Timmins Museum National Exhibition Centre, South Porcupine, Ontario. 120 pages.

 

Sites Web consultés :

Farmer. Diane. (1996). Artisans de la modernité. Les centres culturels en Ontario français. Les presses de l’Université d’Ottawa. Collection Amérique française. 239 pages.

http://books.google.ca/books?id=lRcTojVhbkQC&pg=PA123&lpg=PA123&dq=malette+lumber+Timmins&source=bl&ots=1b9A4Wi4MP&sig=jMYVfUvlChJhrhxZ9-QbNhGx2ZU&hl=fr&ei=hPCuTuy4I-Xl0QH06_HEDw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=6&ved=0CEEQ6AEwBQ#v=onepage&q=malette%20lumber%20Timmins&f=false

 

Goulet. Lise. (2007). Proposition pour que Clément Bérini devienne membre honoraire de BRAVO. Annexe au procès-verbal de l’AGA de BRAVO tenue à Mattawa au Centre écologique canadien le 10 juin 2007.

(http://bravoart.org/documents/Proces_verbal_AGA_BRAVO_2007.pdf)

 

Musée des arts visuels franco-ontariens

http://www.mavfo.org/

http://www.mavfo.org/Berini/index.html

 

Sylvestre. Paul-François, (2006). Création d’un groupe de travail pour une politique culturelle dans Les Hiers de l’Express de Toronto. (http://www.lexpress.to/archives/370/)

Contact

 

Fondation Clément-Bérini Foundation

A/S Lise Goulet, présidente

211, rue St-Patrick, suite 701

Toronto (Ontario)  M5T 2Y9

 

416-596-9696

 

fondationclementberini@gmail.com

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